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Depuis des jours et jours je me demande où va avoir lieux ses funeraires et Silence. J'ai trouvé cette lettre de son ami

Après le suicide d’un ami prêtre…

François de Foucauld avait 50 ans. Sa mort, après tant d’autres, interroge notre Eglise de manière radicale. 

Dans la nuit de jeudi à vendredi 1er juillet, le corps sans vie du Père François de Foucauld a été retrouvé en forêt de Rambouillet. Le communiqué publié par son évêque lève toute ambiguïté : il a « mis fin ses jours ». Prêtre du diocèse de Versailles depuis dix-huit ans, il était sans affectation depuis septembre 2021 « Suite à des difficultés dans l’exercice de son ministère. » Epilogue particulièrement dramatique d’un parcours complexe où il est bien difficile de faire la part de la fragilité des êtres et de la responsabilité générale de l’institution dans un mode de gouvernance aujourd’hui questionné, bien au-delà de ce seul diocèse. Une mort par suicide qui vient hélas se rajouter à bien d’autres, connues ou plus discrètes, de clercs, religieux, ou laïcs… hommes et femmes, pointe émergée d’un iceberg de victimes en souffrance que l’Eglise catholique se doit de regarder en face avec humilité, lucidité et courage. Il y a urgence ! 

François de Foucauld était un ami. Même si nous nous étions un peu perdus de vue, comme souvent dans nos existences. Il avait fait un stage au sein du groupe Bayard, dans les années 2000, au moment où je prenais les rênes du Pèlerin. Nous avions sympathisé puis étions devenus amis. J’étais présent en février 2004 à Houilles (Yvelines) pour son ordination diaconale puis, quelques mois plus tard à Versailles, pour son ordination presbytérale et sa première messe en l’église Saint-Roch de Paris. Je me souviens lui avoir écrit les jours suivants : « Te voilà prêtre, selon ton désir. Avance au large mon cher François ! Sois heureux ! Rends heureux ! Sache qu’il y aura toujours, en moi, le désir renouvelé de notre rencontre. Demain, un jour, plus tard… quand tu en auras le temps et l’envie. » L’année d’après, lorsque revint fin juin, la période traditionnelle des ordinations pour les fêtes des saints Pierre et Paul, c’est tout naturellement que Pèlerin lui « offrit » sa couverture, tant il illustrait à nos yeux la promesse du titre : Prêtres, le droit au bonheur. Depuis l’annonce de sa mort, cette couverture a été partagée des centaines de fois sur les réseaux sociaux. 

Un suicide est un acte d’une violence inouïe. Pour celui qui choisit de se réfugier dans la mort par désespérance de vivre. Pour les proches, parents et amis, qui se culpabilisent de n’avoir rien vu venir donc rien pu empêcher. Et qui finissent par s’interroger sur la nature des liens qu’ils entretenaient avec la personne, si elle n’a pas jugé possible de les appeler à l’aide… 

De la stupéfaction à la colère

L’annonce du suicide du père de Foucauld a déferlé tel un raz-de-marée sur les réseaux sociaux. Très vite la tonalité dominante est passée de la stupéfaction et de la compassion, à la colère et à l’accusation contre l’institution cléricale. Deux documents ont contribué à ce basculement : la reprise, par différents medias, de la Tribune publiée dans la Croix par le père François de Foucauld, le 2 décembre 2021, que le quotidien introduisait ainsi : « François de Foucauld, un prêtre du diocèse de Versailles qui estime avoir été victime d’abus de pouvoir, montre dans cette tribune les mécanismes à l’œuvre dans l’institution quand des victimes témoignent. » On pouvait donc, en première lecture, trouver là confirmation que son suicide pouvait être lié à de tels abus. Le second document, signé de Nicolas Jourdier, un ami d’enfance du père François, publié sur son fil Facebook portait de graves accusations de parjure contre l’évêque de Versailles, Mgr Luc Crepy.

Or, le seul élément d’explication en provenance du diocèse était la phrase contenue dans le communiqué annonçant son suicide : « Suite à des difficultés dans l’exercice de son ministère , il n’avait pas de mission depuis septembre 2021. » Les lois de la communication sont ainsi faites que dès lors chacun s’est interrogé sur la nature des dites « difficultés » et sur les raisons du silence de l’évêché. Etait-ce par respect pour le disparu comme on l’affirme, en privé, au sein de la Curie diocésaine ? J’entends l’argument mais il ne convainc guère. Car enfin : taire les choses au motif, louable, de protéger les personnes – ou leur mémoire – est en réalité ouvrir toutes grandes les portes aux spéculations les plus fantaisistes comme aux rumeurs les plus destructrices. François, je l’ai dit, était un ami. Comme d’autres, autant que d’autres, je porte le souci de sa mémoire. Mais je ne délèguerai à personne le soin de décider à ma place de ce qui peut aujourd’hui la servir ou la desservir. Alors disons ce qui s’est passé ! Avec souci des nuances et de la vérité, pour peu qu’elle soit accessible… 

Il a créé des dynamismes et nourri des résistances et des oppositions

François de Foucauld, il y a dix-huit ans, s’est engagé dans son « métier de prêtre » avec enthousiasme et passion. Dans un véritable amour du Christ, de l’Eglise et du « peuple » qui lui serait confié. Chacun reconnaît qu’il avait un vrai charisme de proximité, de générosité, de créativité dont il a fait profiter les paroisses des Yvelines où il a été nommé. Mais toute médaille a son revers. Son tempérament intransigeant le prêtait peu aux concessions, aux compromis, convaincu qu’il était de devoir contribuer au réveil d’une  Eglise saisie de torpeur mortifère. Il s’y est brûlé les ailes. Partout où il est passé il a créé des dynamismes et nourri des résistances et des oppositions qu’il n’a pas su, pas pu – pas voulu – réduire. Alors que sa mission de prêtre l’y appelait. Dire cela de lui n’est pas ternir sa mémoire mais dire la complexité de l’être.

Il semble que le paroxysme ait été atteint lors de son affectation par Mgr Aumonier à la paroisse de Bois d’Arcy. Le récit chronologique des événements, d’une extrême précision, en a été rapporté par son ami Nicolas Jourdier. Le texte a également été mis en ligne sur Facebook où il a été largement partagé. Il semble que le prêtre se soit heurté rapidement à un « noyau dur » de fidèles et qu’au fil du temps cette opposition à sa « ligne pastorale » ait dégénéré en dénonciations, parfois anonymes, auprès de l’évêque. Ce que ne dit pas le texte de Nicolas Jourdier, et qui semble incontestable, est que la réaction parfois violente de François de Foucauld à cette situation a eu pour effet d’accroître les tensions, de provoquer des démissions, de décourager nombre de fidèles qui se sont réfugiés dans des paroisses voisines. Et c’est ici que se situe l’événement dont le dramatique épilogue est celui que l’on sait.

Un audit « à charge » finalement désavoué par l’évêché

On en trouvera le détail dans le récit de Nicolas Joudier que je vais citer. N’obtenant pas de son évêque le soutien attendu et face à l’échec d’une première tentative de médiation avec ses accusateurs, « François entame alors une grève de la faim en toute discrétion, hors du territoire diocésain et demande la réalisation d’un audit pour faire le clair sur les disfonctionnements à Bois d’Arcy comme à la curie diocésaine. » Un audit réalisé en mars et avril 2021. Il se révèle accablant pour François de Foucauld. « Il présente des accusations graves à l’encontre du curé et de son équipe (dont banqueroute financière, trésorerie exsangue, comptabilité non tenue…) sans apporter aucune preuve. » rapporte son ami. L’évêché refuse la communication des pièces du dossier tout comme l’organisation d’une confrontation avec les auteurs « des accusations anonymes et non motivées de l’audit. » Quelques semaines plus tard, Mgr Luc Crepy qui vient de prendre ses fonctions comme nouvel évêque de Versailles et découvre le dossier, écrit au prêtre que « les pièces touchant aux auditions seront détruites ». Décision inadmissible pour François de Foucauld, là où des collaborateurs de l’évêque expliquent qu’il y avait de sa part volonté d’apaisement en supprimant précisément des « verbatim » qui n’auraient pas du figurer dans un tel document.

C’est bien, semble-t-il, l’évidence des vices objectifs de cet audit, instruit uniquement à charge ( aucun « soutien » de François de Foucauld, pourtant également auditionné,ne semble cité) et basé sur des accusations non vérifiées qui conduira Mgr Crepy, neuf mois plus tard, à accepter au terme d’une médiation avec l’avocate du prêtre, les termes d’une lettre officielle dans laquelle il reconnaît que « les affirmations à l’égard du prêtre ne sont étayées par aucune preuve » et « sont infondées » ; et que «l’audit a suivi une méthodologie particulièrement contestable et contraire à la déontologie ». Sauf qu’au terme du mois où il s’est engagé à rendre cette lettre publique, Mgr Crepy se rétracte, exigeant qu’elle reste confidentielle. Nous sommes le 13 mai 2022.

Un François de Foucauld refusant toute perspective d’avenir ou réfléchissant à son futur ? 

Est-il seul en cause dans ce revirement où, comme le suggèrent certains témoignages, est-il le fait d’un proche collaborateur qui « porte » le dossier depuis son origine ? il faut rappeler que Mgr Crepy n’est entré en fonction qu’en avril 2021 et qu’il a hérité d’un diocèse difficile, faisant sociologiquement le grand écart entre la bourgeoisie versaillaise et des cités ultrasensibles; un diocèse marqué par de vives tensions : jeunes prêtres en burn out et cas d’abus mal traités. Il n’est pas exclu qu’à ce stade, vue la gravité et la précision des faits rapportés, la justice ne soit appelée à trancher. Et l’épisode se termine sur un ultime malentendu qui dit toute la complexité de ce qui s’est joué au cours de cette dernière année. Là où certains  dépeignent un François de Foucauld fermé à toute perspective d’avenir, refusant toute proposition d’affectation, on lit sous la plume de Nicolas Jourdier évoquant les jours qui ont suivi la signature de l’accord : « François est soulagé, il part marcher sur les chemins de Saint Jacques pour se reposer. Nous, ses amis, sommes aussi soulagés. François réfléchit à son futur, il est heureux. »

Fallait-il faire silence par « respect pour le défunt ? » 

Fallait-il taire tout cela « par respect pour le défunt » et pour les mêmes raisons ne rien publier avant les obsèques ? Fallait-il que des medias s’abstiennent, à l’annonce de sa mort, à ressortir le texte de la Tribune que François de Foucauld avait publiée sur le site de la Croix le 2 décembre 2021, qui fait désormais figure de testament spirituel ? Pour ne pas induire que son suicide était lié à quelque « abus de pouvoir » dans l’Eglise, ce qui était la matière de sa réflexion. Elle se terminait ainsi : « Il est urgent à notre tour, que les pasteurs et les fidèles entrent dans une véritable considération des témoins des abus de pouvoir aujourd’hui dans l’Église. Alors nous pourrons discerner progressivement ensemble, les règles claires et paisibles de gouvernance au sein de l’Eglise. C’est bien le débat contradictoire que l’on doit inscrire dans le marbre de nos responsabilités pastorales, que l’on soit évêque, prêtre ou responsable laïc. » 

Fallait-il faire silence quelques jours encore pour que les obsèques puissent se dérouler dans un climat empreint de dignité et de sérénité ? Comme si c’étaient les paroles qui divisent là où des actes potentiellement destructeurs ont été posés ? Vendredi, il reviendra à un autre ami de François de Foucauld, le père Etienne Guillet, curé de Trappes et membre du Conseil épiscopal, chargé de présider les funérailles, de trouver les mots qui sans gommer la réalité diront l’espérance par-delà la douleur, l’incompréhension ou la révolte; qui diront l’aspiration des proches de François de Foucauld, parents et amis, et de la communauté des Yvelines à la paix de Dieu qui toujours passe par la justice et la vérité. 

Le suicide de François de Foucauld, pointe émergée d’un iceberg ? 

Tout suicide reste un mystère. Mais les fragilités d’un homme – que celui qui ne les connaît pas en lui-même lui jette la première pierre – ne peuvent masquer les défaillances structurelles d’une institution. Car au-delà de la disparition de François de Foucauld ce sont des dizaines d’autres suicides de prêtres, religieux et religieuses, moines et moniales dans le secret des abbayes, laïcs engagés dans la vie de l’Eglise, membres de communautés nouvelles broyées par des fondateurs aujourd’hui déchus de leur piédestal ou simples victimes d’abus dont la vie a été « bouzillée » qu’il faut avoir sous les yeux. Le calvaire des uns et des autres n’est pas réductible à leur seule fragilité psychologique comme l’a démontré le rapport de la Ciase en matière d’abus sexuels. Et le silence n’est pas une thérapie.

L’un de ses anciens condisciples de séminaire et ami, prêtre des Missions étrangères de Paris à Bénarès, le père Yann Vagneux, auquel François de Foucauld et son ami Nicolas Jourdier avaient rendu visite en 2020 sur les bords du Gange, confiait ces jours derniers qu’ « Il existe aujourd’hui dans la vie de l’institution ecclésiale un certain nombre de conditions qui, dangereusement réunies, rendent possibles ces drames à répétition sans que ceux qui détiennent l’autorité s’en rendent compte. L’Eglise ne s’en sortira, comme elle tente de le faire sur les question des abus sexuels, qui si elle accepte humblement de se faire aider de l’extérieur. Ce faisant elle pourrait avoir un rôle prophétique dans la société au regard d’autres institutions tout autant marquées par la multiplication des suicides. » La communauté chrétienne qui est l’Eglise ne peut pas aujourd’hui, au prétexte du don de soi consenti par ses prêtres et de l’urgence de la mission, laisser des hommes s’épuiser, s’égarer jusqu’à la désespérance. 

« Le ciel a des plages où l’on peut éviter la vie. » (Garcia Lorca) 

On m’autorisera à terminer ce billet en m’adressant à François, comme je l’ai fait sur mon fil Facebook à l’annonce de sa mort. « François, les dernières fois où nous nous sommes écrits, c’était pour nous souhaiter de bonnes vacances. L’abbé Pierre, qui était aussi un ami, aspirait à ce qu’il appelait ses « grandes vacances » auprès de Celui qu’il aimait. Tu nous quittes aux premiers jours de l’été où l’on rêve de mer où tu as tant navigué. Je pense à cette phrase de Garcia Lorca : « Le ciel a des plages où l’on peut éviter la vie. » A t’y retrouver un jour, François. Repose en paix. Et que Dieu console et protège les tiens. »

 

Photo de François de Foucauld en Inde, en 2020 © Nicolas Jourdier